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vendredi 11 juillet 2008

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Lorsque Grusso contemplait l'assemblée, attendant que le silence se fasse pour pouvoir s'exprimer, les souvenirs désagréables lui remontaient en travers de la gorge. Il osa enfin ouvrir la bouche mais ce ne fut que pour redire ce qui avait déjà été évoqué par ses frères, louer une dernière fois les vertus et la patience de sa mère et rendre à sa mémoire un ultime hommage.
L'assistance savait pourtant bien qu'elle n'avait pas été un modèle, Grusso étant le fruit d'une liaison extraconjugale avec un homme de passage, sorti de nulle part. De sa vie, elle ne retiendrait sûrement que cette erreur. C'était d'ailleurs comme cela qu'ils avaient toujours considéré l'enfant; un fruit pouri.
Sous des applaudissements timides, Grusso regagna sa place dans cette marre de tenues noires. Bon gré, mal gré, il resta jusqu'à la fin de la cérémonie. Il se retint de regarder sa montre, par respect pour sa mère. Etrange sensation que de se sentir plus proche d'elle dans la mort que ce qu'il ne l'avait été dans la vie. Ils ne s'étaient jamais beaucoup parlé, étant tous deux d'un caractère réservé. Des trois fils, Grusso était celui qui lui ressemblait le plus. De son père, il ne savait rien. Il n'avait jamais posé de questions. Sa mère était la seule racine qui le maintenait au sol.
L'enterrement terminé, Grusso s'éloigna seul pour rejoindre la mer qui avait calmé tant de ses chagrins. Avec elle, il était obligé d'être honnète, il ne se perdait pas en discours inutiles. Le vent parvenait toujours à lui faire cracher le morceau. L'eau épousait la rondeur de ses cuisses, lui glaçait les doigts jusqu'à ce qu'il avoue. Les oiseaux lui lançaient alors des cris de réconfort auquels il répondait de son grand rire d'enfant.
Alors qu'il atteignait la dune, il se retourna et aperçut une silhouette noire qui empruntait le chemin à sa suite. Grussa avança, jusqu'à ce que les vagues éclaboussent sur ses pieds, ne prêtant guère attention à cette ombre lointaine.

lundi 7 juillet 2008

CHAPITRE 1 L'ENTERREMENT (musique: José Gonzales)



Grusso sortit de l'assemblée et s'avança de manière à ce que toute la famille puisse le voir et l'entendre. Il n'avait préparé aucun discours, contrairement à ceux qui l'avaient précédé. Sa cravate était maladroitement nouée, il n'avait pas l'habitude de ce genre d'accessoire. Il s'était acheté un pantalon noir pour l'occasion, qui lui serrait les cuisses. Il crispa ses poings pour refouler son irrépressible envie de tirer dessus pour le remonter. Tout le monde le regardait avec un mélange de pitié et de moquerie.
"Le bougre a fait un effort", devaient-ils tous être en train de penser. Il avait laissé ses braies à bretelles au placard, s'évertuait à marcher en maintenant ses pieds parallèles. Grusso détestait les souliers noirs à talonettes, qui compressaient les orteils plus qu'ils ne les laissaient respirer. Il inspira longuement et souffla l'air par petites bouffées. Il avait le trac comme avant de monter sur scène. Il savait danser et jouer à merveille, mais s'adresser à un public sobre n'ayant pas la moindre prédisposition au rire outrepassait ses capacités.
Il atteignit enfin le pupitre placé à son intention à côté de la tombe. Il ne voulait pas croiser les yeux des autres qui l'avaient toujours considéré avec dédain. Enveloppées dans leur châles noirs, les femmes se ressemblaient toutes. Sagement alignées, elles se taisaient par respect mais leur babillage futil ne tarderait pas à reprendre, sitôt la fin de la cérémonie annoncée. Il en avait toujours été ainsi dans le village. Tout le monde se connaissait, s'entraidait dans l'urgence mais néammoins se haïssait. Combien de commentaires méchants Grusso avait-il surpris, caché sous le rebord d'une fenêtre à écouter les interminables réunions des habitantes de Lanveaux. Ces rendez-vous hebdomadaires consistaient à médire sur les absents puis à insulter officieusement sa voisine de table, une fois les mondanités terminées.
Grusso refoula une envie de rire, en les voyant attroupés de la sorte, eux qui n'avaient jamais éprouvé que de la condescendance et du dégoût à l'égard de sa mère. Ils feignaient la tristesse, comme le dicte la tradition. Puis ils iraient tous se goinfrer aux frais de la famille et, repus, s'échangeraient les derniers ragots, les histoires sordides pas encore sorties du placard. A Lanveaux, les secrets ne faisaient décidément pas long feux.

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